Souvenirs d'enfance

Je me souviens… si peu.

Souvenirs : mes grands-parents, Montrouge et moi.

Mes souvenirs m’ont-ils ramenée à Montrouge ? J’y vis maintenant depuis plus de 4 ans ( lire mon post sur mon déménagement). Des critères raisonnés m’ont poussé vers cette commune : prix au m2 plus bas qu’à Paris (tout en y étant collée), la possibilité d’avoir un extérieur, une ligne de métro hyper pratique… Mais, c’est aussi là, que dans les années 1920, une partie de la famille de mon grand-père s’est installée en quittant l’Italie (comme je vous l’ai annoncé dans mon post précédent, je me lance dans ma généalogie). Mes premières recherches ont donc commencé au cimetière de Montrouge. Au moins 12 Urbini,  dont mes grands-parents, y reposent. Je n’ai pas encore réussi à faire le lien entre eux : frères, oncles, cousins… C’est donc là que je passais mes week-ends, chez pépé et mémé, de ma naissance à mes 8 ans, jusqu’à la mort de ma grand-mère. Au 18 rue Gabriel Péri (je n’ai jamais oublié cette adresse). Leur vieil immeuble n’existe plus, mais je vis aujourd’hui à 800 mètres. Quand je me promène dans Montrouge, je ne peux m’empêcher de chercher un lieu qui pourrait me faire tilt. Suis-je déjà venue dans cette boucherie, dans ce square ? …

Si peu de souvenirs…

Normal ! La faute à l’amnésie infantile. Chez les jeunes enfants, le cerveau n’est pas encore capable de fabriquer des souvenirs autobiographiques durables (l’hippocampe, région essentielle à la mémoire, est encore en développement pendant les premières années). Ils ne sont pas encore très conscients d’eux-mêmes comme d’un personnage dans une histoire. La mémoire autobiographique se construit avec cette conscience et le temps. Et en plus, on peut même douter de ses souvenirs. Certains sont en partie reconstruits à partir de photos, de récits familiaux, d’anecdotes racontées par les parents. On a le sentiment d’avoir vécu une scène alors que l’on nous l’a juste racontée. Les souvenirs qui restent sont souvent ceux qui ont une forte charge émotionnelle. Je me souviens à peine de ma grand-mère, son physique, sa voix, sa personnalité…  Mais, je sais que je l’aimais « très fort », elle était pour moi la gentillesse incarnée. Mon grand-père me faisait un peu peur, pas commode le Victor  (Vittorio ?) ! Et, puis, il y a des choses carrément fausses. Tout le monde appelait ma grand-mère Nina. J’ai découvert qu’elle se nommait Honorine. J’étais persuadée qu’elle était italienne (et que du coup, ils parlaient italien entre eux). Non, elle est née à Londres de parents français. Je suis sûre que je vais finir par lui trouver un parent made in Italy. Je ne veux pas perdre mon identité « d’origine italienne » que mon nom de famille m’a toujours donnée.

Puis, je n’ai que très peu de souvenirs matériels d’eux. À peine quelques photos. Ni objets, ni vêtements, ni papiers leur ayant appartenu.

Je pense à mes amies grands-mères (je ne le suis pas encore) qui se plient en quatre pour créer des moments inoubliables avec la chair de leur chair. Ils ne s’en souviendront que très peu. Mais tous ces moments passés ensemble resteront en eux, dans leurs goûts, certaines réactions, des sensations corporelles, des images fugitives même s’ils ne sauront pas toujours d’où elles viennent.

« … la mémoire, ce n’est pas seulement ce dont on se souvient, c’est ce dont on croit se souvenir. C’est aussi ce qu’on s’est approprié, et qui a fini par nous appartenir. Et puis, c’est ce qu’on partage avec les autres. »

Philippe Besson (La première phrase du premier livre).

 Je me souviens :

  • Ma grand-mère me donnant le bain dans une grande bassine bleue dans un petit coin du salon derrière un paravent.
  • D’elle, en femme soumise à son mari. Lors des repas, elle passait plus de temps dans la cuisine qu’assise tranquillement à table. Mon grand-père mangeait des pâtes à chaque repas, en hors d’œuvre (antipasto), tous les jours. Puis venait le plat principal.
  • De moi marchant en lui tenant la main, le dimanche matin, pour aller à la crémerie acheter de la crème chantilly « maison », mon péché mignon. Que la crémière distribuait à l’aide d’un gros siphon à la manière des glaces à l’italienne. La chantilly est à jamais ma madeleine de Proust.
  • D’une photo de moi bébé avec mon père et ma mère qui trônait dans le salon. La tête de ma mère y était découpée. Victor n’avait pas très bien pris que ma mère ose quitter son fils après trois ans de mariage. Est-ce vrai ?  Je ne sais pas. Probablement ma façon de comprendre qu’elle était devenue une « méchante ».
  • De cet appartement que je trouvais triste. Je pourrais le dessiner de tête. Cela dit, j’y suis retournée parfois de 8 à 16 ans voir mon grand-père. Je me souviens très bien à quel point, c’était une corvée d’aller le voir. Comme c’est idiot !
  • De départs en vacances en Dauphine rouge. Ma grand-mère remontait vérifier qu’elle avait bien coupé le gaz. Je ne me souviens pas du tout de ces vacances. Juste d’un vieil immeuble à Nice (où vivait la famille de Nina/Honorine). Organisé autour d’une grande cour intérieure. Les étages formaient comme un carré, avec, tout autour, des coursives extérieures qui desservaient les appartements. À chaque étage, les toilettes étaient communes aux appartements du même côté de la cour. Je devais être terrorisée à l’idée d’y faire pipi.
  • La Séquence du spectateur, que nous regardions le dimanche à midi sur la première chaîne de l’ORTF, qui diffusait des extraits de films. Je ne sais pas pourquoi, j’adorais. Je trouvais le générique si joyeux. Il y avait aussi à la télé, en noir et blanc bien sûr, un petit train (qui faisait la liaison entre deux émissions ou en cas de panne de diffusion) et chaque wagonnet comportait un dessin, une lettre pour former un rébus.
  • De la mort de ma grand-mère. J’étais chez ma mère et je jouais, déguisée en fée. Mes parents sont arrivés ensemble, me laissant peut-être croire qu’ils allaient m’annoncer que nous allions de nouveau vivre tous ensemble. Non, ma grand-mère était partie au ciel pendant son sommeil. Je suis retournée dans ma chambre immédiatement pour me changer et je suis revenue pleurer dans le salon. Cela, on me l’a peut-être raconté. À l’époque, je croyais en Dieu et je priais le soir avant de m’endormir. Dieu m’ayant beaucoup déçu sur ce coup, c’est à elle que j’adressais désormais mes prières. Ma mère me disait, d’ailleurs, qu’elle était devenue mon ange gardien.
  • D’aller après, parfois, avec mon grand-père qui ne s’est jamais remis de la perte de sa femme, au cimetière fleurir la tombe.
  • Et, à la fin, il perdait un peu la boule. Nous allions parfois au resto italien. Au dessert, il se levait pour chanter à tue-tête dans sa langue maternelle. Aujourd’hui, je trouverais cela drôle, là, j’étais mortifiée. Il était aussi devenu un peu kleptomane, mais que de tablettes de chocolat.

Peut-être reste-t-il, à Montrouge, quelques traces de tout cela ? Elle est en plus de 50 ans, une banlieue bien différente de celle dans laquelle je trottinais petite.

 

Souvenirs
Dans les années 60
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